LA TRAGÉDIE DE LA GAUCHE ESPAGNOLE

par Jordi GARRIGA

Je pense que la grande tragédie de la Gauche en Espagne n’a pratiquement pas d’antécédents en Europe. Il semble que, pour être de gauche, un Espagnol doit presque avoir honte d’appartenir à cette nation ou même la détester. Dans la mesure où, s’il manifeste par exemple une quelconque forme de patriotisme (il ne peut même pas arborer aisément le drapeau officiel, et il doit le remplacer par un autre d’un régime datant de plus de 80 ans), il doit se justifier devant les autres pour ne pas être accusé de «facho». Être espagnol serait ainsi pour la gauche une sorte de malheur congénital qui doit toujours être expiée, telle une personne qui serait invalide de naissance.

Cela conduit la gauche espagnole à s’allier ou, au minimum, à justifier les séparatismes et identitarismes régionaux, perçus comme la résistance à l’existence et à la persistance d’une « Espagne éternelle », cette vieille Espagne surannée, viciée par le militarisme, le cléricalisme et le centralisme, tout l’éventail des sujets et des faussetés de la légende noire de l’Espagne de l’Inquisition inventés par les Anglais et les Néerlandais, il y a plusieurs siècles, et qui ne sont vivants que parmi nos rouges locaux, coincés dans des mensonges qu’on ne croit même plus dans les pays d’origine.

A l’inverse, dans le reste de presque toute l’Europe, l’une des caractéristiques de la gauche est son patriotisme puisque la formation de ces différentes nations modernes s’est faite sur l’abolition des monarchies ou leur soumission au parlement, la séparation entre l’Église et l’État et plus encore l’égalité entre tous les citoyens, questions de fait historiquement liées à la gauche européenne. Les droites européennes les plus rances ont continué et restent en effet liés aux revendications régionales (Bretagne, Padanie, Bavière …).

Mais l’Espagne, qui est l’une des plus anciennes nations d’Europe, s’est formée lentement à partir de la monarchie traditionnelle et avec une lutte religieuse pendant des siècles. Alors que le catholicisme était un grand ennemi de l’unité italienne, il constituait au contraire en Espagne l’un des principaux éléments de cohésion et de formation d’une identité nationale forte.

La gauche espagnole commet donc la grave erreur de vouloir refaire l’Espagne, en ignorant plus de 500 ans d’histoire lorsqu’elle était une structure unifiée, et feignant de la reconstruire avec ceux qui la détestent et l’ont toujours détesté, tels que les nationalistes basques et catalans, véritables troglodytes du passé et de l’époque médiévale. Le Parti Nationaliste Basque (PNV) est né après la frustration carliste du XIXème siècle et a rejetté l’Espagne pour son libéralisme avec son slogan « Dieu et les vieilles lois », qui affichait d’ailleurs un etnocentrisme extrême. Ou encore le nationalisme catalan, né au départ du régionalisme nourri par une bourgeoisie frustrée et amère après la fin de l’empire espagnol et se croyant alors un peuple supérieur qu’attestait son pouvoir économique. Or qu’est-ce que cela a à voir avec la gauche, avec les idéaux de gauche?

La gauche espagnole a fini par se poser contre une véritable égalité des citoyens, qui était pourtant la base de sa réflexion, et va jusqu’à promouvoir maintenant l’idée d’un « État plurinational » où il y aurait des citoyens « d’un territoire ou d’un autre » qui auraient certains droits et pas d’autres. Mais quelle différence y-a-t-il alors avec les privilèges d’antan et les vieilles divisions moyen-âgeuses ? Et surtout, on ose poser le sang et le sol comme définition de la condition citoyenne? Cela ferait frémir si cela venait des nationaux-socialistes, mais cela ne grince pas du tout puisque cela vient des “rouges”. Il est pathétique alors de voir applaudir le fait qu’au Pays basque «les droites» ne gagnent rien, ne progressent pas et que le PNV l’emporte généralement mais avec quoi ? Avec son Dieu et ses lois anciennes, avec ses commémorations du «Jour du Pays basque» et ses dimanches de la Résurrection !

Et il y a pire dans l’incohérence théorique, la majorité de la classe ouvrière de Catalogne a fini par voter pour «Ciudadanos», un parti libéral, car il était le seul à leur garantir la défense sans ambiguïté du pays puisque, c’est bien connu « seuls les riches peuvent se permettre de ne pas avoir de pays » (expression du fasciste espagnol Ramiro Ledesma Ramos). Si les choses continuent comme cela, après la mort presque certaine de Ciudadanos en tant que parti politique identitaire, le parti de ceux qui se sentent “espagnols” en Catalogne, rien ne peut nous empêcher de penser que beaucoup de “catalans hispaniques” seront enclins demain à voter VOX pour sauver l’Espagne. Le vert (la couleur de VOX) serait alors la nouvelle Orange (la couleur de Ciudadanos).

En l’absence d’un discours national, la gauche espagnole vit ainsi une tragédie intense que seule une rupture radicale pourrait résoudre. Pendant ce temps, le drapeau, l’hymne national, « Viva / Arriba España » et la fierté de son histoire resteront toujours du côté de la droite. Ainsi, la gauche espagnole continue à courir inutilement après des groupes et des personnes qui ne font que détester la nation et veulent revenir à 1714 où il n’y avait ni égalité ni citoyens, seulement des sujets assujettis au roi, des frontières intérieures et des lois différentes selon les classes sociales. Gauche espagnole, où vas-tu donc?