SPÉCIAL 1989-2019 : BERLIN, PÉKIN, LOS ANGELES ET BELGRADE

par Michel LHOMME

Trente ans après 1989, on a vu Merkel et les autres chefs d’État embarrassés. L’Occident ne semblait toujours pas savoir comment célébrer cet anniversaire, ni même quels événements il devait vraiment honorer. En effet, la victoire de la démocratie et de la liberté n’était pas alors sans équivoque. N’en déplaise aux idéalistes hegeliens, 1989 ce ne fut pas « la fin de l’histoire », parce qu’il n’y avait pas tout simplement pas en 1989 une seule histoire : il y en avait en réalité quatre cette année là à l’œuvre.

Le premier 89 : Berlin novembre 1989

Pour l’Ouest, ce qui s’est passé en Europe orientale entre 1989 et 1990 a trait à la chute d’un mur à savoir une révolution pacifique à grande échelle. Une révolution politique qui a remplacé l’État autoritaire communiste – ce gouvernement qui traitait effectivement ses citoyens comme des vassaux mais faisait tout de même « communauté » – par une démocratie libérale individualiste, matérialiste et à peine nationale. Mais alors de quelle chute parlons-nous ? Au bout du compte, pour les Occidentaux, 1989 n’est pas, comme l’indiquait pourtant la stratégie de sécurité nationale des États-Unis de 2002, une « victoire décisive ». L’Occident n’a pas vaincu le communisme: il a résisté devant lui, l’a éclipsé et lui a survécu. Le communisme n’a pas été vaincu par un président de Washington. Il s’est effondré parce qu’il a échoué. Quant à la frontière et à la fracture européenne entre l’Est et l’Ouest, Alain de Benoist nous dit ici qu’elles ne sont pas véritablement tombées (https://metainfos.fr/2019/11/14/le-mur-de-berlin-nest-jamais-tombe/ )

Le second 89 : Pékin juin 1989

Il y a eu de nombreuses manifestations en faveur de la démocratie en 1989, mais toutes n’ont pas pris fin pacifiquement. Quelques heures après le premier tour des premières élections libres en Pologne (et dans toute l’Europe soviétique), les tanks ont pris d’assaut la place Tiananmen à Pékin pour y écraser les étudiants. Ce fut la dernière et la plus grande concentration d’étudiants qui mit en question la légitimité du Parti communiste chinois (PCC). Le monde pouvait alors voir sur les écrans comment des milliers d’entre eux avaient été blessés et au moins plusieurs centaines tués le 4 juin. A cette époque, les images des étudiants faisant face aux tanks étaient aussi emblématiques que celles de ceux qui fêtaient leur anniversaire sur le mur de Berlin. Un certain communisme n’était donc pas mort et même il est aujourd’hui triomphant. Pourtant qui ose mettre en parallèle aujourd’hui la puissance chinoise de l’idéologie communiste qui la légitimise. En 1989, les dirigeants politiques occidentaux étaient tellement engagés pour ne pas dire exaltés par la marche de la démocratie « libérale » (la Pologne et Berlin) qu’ils n’ont pas compris que c’est le Pékin de 1989 qui laisserait en fait des traces profondes et durables dans l’histoire et donnerait même le ton de la politique mondiale à venir. C’est en effet après Tiananmen que le PCC obtient le plein pouvoir, confirmant que le pouvoir émergent du XXIe siècle serait une autocratie, pas une démocratie. Le «choc de Tiananmen» a défini clairement la façon dont le PCC comptait rester au pouvoir pour « mille ans » en empêchant tous les nouveaux défis intellectuels, en fournissant la prospérité économique mais en interdisant fermement la dissidence publique et politique, par le contrôle total et surtout numérique de la vie des gens.

La raison pour laquelle Pékin 1989 est si importante pour notre monde d’aujourd’hui est que la Chine a triomphé là où elle aurait dû échouer, et parce que ce triomphe matérialiste et totalitaire du premier régime athée de l’Histoire était exceptionnel. On pensait que des réformes économiques sans réformes politiques étaient impossibles. Plusieurs présidents américains et autres dirigeants occidentaux ont supposé qu’une économie ouverte conduirait nécessairement à une société ouverte. Comme George W. Bush l’a déclaré en l’an 2000 à propos de l’incorporation du géant asiatique dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), « le commerce avec la Chine favorisera la liberté. La liberté n’est pas facilement contenue. Une fois qu’une mesure de liberté économique est autorisée, une mesure de liberté politique suivra ». Mais cela s’avérera faux. Il s’avère que la liberté politique n’a pas atteint la Chine et que même à l’âge de l’information, de la nouvelle économie, du contrôle facial généralisé, le communisme idéologique demeure le paradigme du pouvoir post-moderne souhaitable, du Léviathan et de cet avenir radieux et mercantile qu’on nous promet comme paradis terrestre sans oxygène. Pour aggraver le tableau, comme en politique, les réformes économiques ne se sont pas non plus concrétisées. Après 19 ans, l’entrée de la Chine à l’OMC ne s’est pas traduite par une société ou une économie plus ouverte. Au lieu de cela, son économie, qui n’est pas axée sur le marché mais sur le PCC, a certes prospéré comme personne ne l’avait imaginé mais demeure planifiée et dirigée. Par conséquent, tandis que l’influence de la Chine dans le monde augmente, que son économie devient gigantesque, Tiananmen 1989 s’est avéré plus durable et fructueux que la chute du mur de Berlin. Le plénum 2019 du Parti communiste s’est conclu à Pékin sur la réaffirmation du pouvoir de Xi Jinping, le dirigeant le plus autoritaire depuis Mao. Derrière les formules ampoulées d’un communiqué touffu, Xi met en marche une machine de guerre idéologique anti-occidentale, sonnant le glas d’un siècle et demi d’humiliante suprématie occidentale, en menant un combat sur les valeurs. L’objectif est d’accoucher d’un régime capable de rivaliser avec le système démocratique occidental en 2049.

Le troisième 89 : Los Angeles 1989

Dans les premières années de ce qui sera bientôt connu comme le World Wide Web, l’utopisme technologique autour de la nouvelle technologie numérique était aligné sur l’optimisme libéral quant à une « nouvelle ère » démocratique par-delà le mur. On l’a oublié mais c’est en effet en 1989 – et que cela nous paraît loin ! – que le premier accès téléphonique commercial connectait des utilisateurs privés à Internet (Arpanet, précurseur militaire du réseau, a été officiellement démantelé en 1990). En 1990, les architectes de la politique numérique globale sur Internet formaient un tout petit groupe. Trente ans plus tard, le Web et les réseaux sociaux sont devenus des acteurs majeurs de notre vie qu’elle soit publique – ils interviennent dans nos élections et nos démocraties – ou privés (les sites de rencontres se sont substitués à la drague classique et définissent aujourd’hui les nouveaux échanges amoureux). Compte tenu de sa structure décentralisée, Internet était perçu alors comme une force de pouvoir ouverte, démocratique et équilibrée. Qui soutiendrait aujourd’hui que c’est encore le cas ? L’ère des blogs libres disons-le franchement est terminée et on voit bien d’ailleurs que le modèle du chat et des commentaires s’épuise. Internet est devenu plus centralisé que jamais. Chaque fois que notre vie est en ligne, cette vie est dominée par quelques grandes entreprises qui contrôlent l’expérience de l’utilisateur par les cookies et les données relevées. Les algorithmes conçus pour nous garder accrochés plus longtemps déterminent ce que nous voyons dans nos résultats de recherche, dans nos chronologies et nos bibliographies. Même les nouvelles nous parviennent filtrées par ces plate-formes, tandis qu’Internet détruit parallèlement le modèle économique du quatrième pilier de la démocratie : la presse d’opinion. Par conséquent, au lieu d’utiliser l’outil citoyen promis en 1989, poussé de bas en haut, en complément des médias traditionnels promis par le premier Internet, nous sommes aujourd’hui confrontés à de fausses nouvelles en permanence, à une propagande massive dirigée par des robots, à de la publicité segmentée.

Les citoyens des démocraties ne sont pas les seuls pour lesquels Internet a échoué en tant que force de liberté. En 2011, nous célébrions encore le printemps arabe en tant que révolution issue des réseaux sociaux, annonciatrice du pouvoir de la technologie pour saper les dictateurs. Quelques années plus tard, les puissances autoritaires ont appris à tirer parti de la technologie pour le contrôle et la manipulation, en développant des outils permettant l’utilisation de l’information et de la technologie, renforçant ainsi son pouvoir. La Chine, en particulier, a réussi à créer un Internet national censuré ainsi que des plates-formes et des applications permettant au PCC de suivre les activités sur le réseau des utilisateurs, grâce à une surveillance qui, renforcée par l’Intelligence artificielle, peut également les suivre en dehors du réseau dans la rue et maintenant jusqu’à chez eux, sur leurs balcons. Or Pékin exporte de plus en plus ces systèmes de surveillance et de contrôle techno-autoritaires qu’elle développe à fond et utilise chez elle. On peut même dire que ce secteur sera le secteur d’avenir de l’industrie chinoise de demain dans sa généralisation aux autres pays. Ainsi, 30 ans après que l’Internet moderne ait commencé à se dessiner, son avenir fait face à la dictature libérale du commerce, à la censure généralisée des opinions.

Le quatrième 89 : Belgrade 1989

En 1989, contrairement à l’Europe centrale, il n’y avait pas de joug soviétique sur la Yougoslavie et le communisme de Tito offrait de plus grandes libertés. De plus, en 1989, les réformes politiques étaient en cours depuis plus de dix ans. Mais d’autres forces, des forces ethniques naissaient dans cet État multinational. Slobodan Milosevic a été élu président de la Serbie en mai 1989. En fait, si la plupart des Yougoslaves ont salué les nouveaux espaces et idées émanant de la chute du mur fissuré de Berlin, c’était aussi pour s’identifier sans réserve aux groupes ethniques auxquels ils appartenaient qu’ils soient serbes, croates, musulmans, slovènes, monténégrins, macédoniens ou albanokosovars. Nous savons tous ce qui a suivi: la Slovénie et la Croatie se sont opposées au centralisme politique de Milosevic et, en 1991, ont proclamé leur indépendance, ce qui a conduit au premier d’une série de guerres territoriales et de conflits qui se sont étendus sur une décennie et ont conduit à la destruction de la Yougoslavie avec près de 130 000 tués. Nous savons aussi que tous ces conflits ethniques furent attisés en grande partie par l’Otan, les États-Unis et en particulier la France socialiste d’alors afin de rendre impossible l’émergence d’une puissance eurasienne au cœur de l’Europe. On mesurera la trahison française par l’omerta qui frappe aujourd’hui le prix Nobel 2019, Peter Handke qui réside pourtant à Chaville en France, dans la banlieue parisienne mais qui est la persona non grata du milieu littéraire hexagonal tout simplement parce qu’il prit, il y a trente ans, la défense légitime des Serbes en dénonçant ouvertement le complot franco-américain contre la Yougoslavie. En Pologne, en Allemagne et en Tchécoslovaquie, lors des révolutions de 1989, il était donc facile de fusionner encore nationalisme et démocratie ce qui devient presque en 2019 tendance que ce soit par l’appel d’une renaissance nationaliste identitaire dans la Hongrie de Víktor Orbán, par la demande d’autodétermination britannique des partisans du Brexit, ou par Donald Trump et son « America First ».

Alors, l’histoire complexe de 2019 ?

La révolution polonaise, la chute du mur de Berlin, l’effondrement pacifique du régime soviétique en Europe ont été célébrés la semaine dernière en petite pompe car rien de cette commémoration ne respire la conviction ou l’authenticité comme si il n’y avait pas eu en 1989, d’histoire parfaite et réussie. En fait, si la soi-disant victoire de la démocratie et de la liberté n’a pas été en 1989 sans équivoque, c’est parce que l’histoire ne se joue jamais sur la base de concepts creux ou dénaturés, fussent-ils philosophiquement charmants ou éthiquement attrayants, mais sur des rapports de force et de puissance. Comme Internet, le monde n’est plus l’endroit où la démocratie s’épanouit. Le tribalisme est redevenue une force puissante, même dans les démocraties établies. Un marché plus libre ne doit pas nous illusionner. La fin de l’histoire résonne de plus en plus comme la fin de la liberté. Le doux commerce n’est plus un facteur de paix mais de conflits.

Quel est le point commun entre WhatsApp et un ticket de métro ? Pas grand-chose : le projet d’une taxe sur le premier a déclenché en tout cas le plus grand mouvement de protestation au Liban depuis des années ; l’augmentation du second a eu le même résultat au Chili. Nous avons beaucoup parlé en cette année 2019 des révoltes (Algérie,  Soudan ) ou de mouvements sociaux (Brésil, Gilets jaunes). Partout, des manifestations mobilisent des foules qui n’ont plus confiance en leurs gouvernements : outre les exemples cités, évoquons le cas de Hong-Kong, de l’Irak, de la Guinée, de l’Equateur, du Venezuela, de la Bolivie ou de la Catalogne.

Les raisons en sont multiples : lutte anti-corruption ou rejet d’un système oppressant, elles ont en commun une volonté d’écoute et la recherche du bien commun, que les élites en place sont accusées de ne pas vouloir (ou pouvoir) développer. Nous constatons une mondialisation en quelque sorte des manifestations, pour des motifs divers mais avec des mobilisations qui ne se tarissent pas et que le temps ou la répression réussissent difficilement à éteindre. C’est un facteur nouveau qu’on ne saurait négliger.

Ainsi, la démocratie continue d’être une idée tellement puissante qu’au Chili et en France avec les Gilets jaunes et même en Chine, avec Hong-Kong (https://metainfos.fr/2019/06/16/manifestations-monstres-a-hong-kong-les-pro-chinois-reculent-ils-vraiment/ ), elle entraîne toujours les gens trente ans après dans la rue comme si comme en 2019 se préparait peut-être en filigrane une nouvelle révolution mondiale, beaucoup plus radicale, celle où peut-être enfin la liberté et la démocratie auront un avenir non plus matériel et économique mais spirituel et métaphysique.