MACRON PLUS DURE SERA LA CHUTE SANS FOIE GRAS

Michel LHOMME

Parler dans le vide et gérer la pénurie pourrait être l’avenir des démocraties occidentales devenues immergentes face à la combinaison d’atomisation sociale mais aussi de colonisation ethnique qui commence maintenant ouvertement à les ronger. La mondialisation – exprimée par la déréglementation, le pouvoir croissant des marchés et la montée en puissance des banques centrales indépendantes – est en train de transformer radicalement l’Europe et la manière de faire de la politique. Nos gouvernants devront-ils s’habituer dorénavant aux huées, aux sifflets, aux jacqueries et aux casseurs ? Devront-ils entériner les stratégies du choc, la censure systématique, les arrestations préventives de masse pour tenter de contrôler la fracture sociale, le retour inédit de la lutte des classes ?

Les électeurs ont d’abord été dépolitisés puis ils ont boudé les urnes. Dans le même temps, les dirigeants politiques ont cessé de considérer les partis ou les syndicats comme des corps intermédiaires et ils se sont présentés comme des gestionnaires technocratiques. Cette relation de « retrait mutuel » entre les partis et les électeurs, c’est ce que la philosophe féministe Nancy Fraser a appelé le « néo-libéralisme progressif ». Il menace de faire de la démocratie libérale un populisme hyper-média n’exerçant plus le pouvoir qu’en recourant à la médiation directe entre des individus isolés et des technocrates non élus. Ainsi, après un siècle d’aspirations démocratiques et trois décennies de dépolitisation, les électeurs abandonnent l’arène politique pour la rue et les ronds-points. C’est un développement alarmant et inquiétant qui doit être mis parallèle avec les élites politiques de l’Europe que l’on voit se transformer en une classe professionnelle homogène, se retirant dans des institutions étatiques leur offrant une relative stabilité salariale dans un monde d’électeurs versatiles. Pendant ce temps, les agences humanitaires, les associations et les pratiques non démocratiques prolifèrent et gagnent en crédibilité, notamment à l’Union européenne.

La France se retrouve aujourd’hui secoué par cette transition vers la post-démocratie libérale car la structure de la Ve République, centralisée et présidentielle, fonctionne comme un faisceau de lumière verticale où tout débat politique converge sur Paris et le locataire des Champs-Élysées. En France, il n’existe pas de gouvernements régionaux capables d’atténuer les tensions générées sur l’axe vertical jacobin. Or le processus de dépolitisation libérale post-moderne a sapé les structures anciennes des partis et des syndicats et par là renforcé paradoxalement la verticalité hiératique du pouvoir élyséen. De fait, le pays n’a pas compris le modèle horizontal et en réseaux des start up et associe des indicateurs alarmants d’atomisation avec des explosions spontanées et redoutables qui agglutinent des majorités considérables ( 77 % du pays soutient les manifestations de rue !). 

Ainsi, les gilets jaunes ont-ils généré un conflit viscéral entre le président et les rues françaises, une virulence sans précédent dans le demi-siècle depuis 1968. Le motif est de toute évidence constitutionnel : mandat reporté à cinq ans avec des législatives plébiscitaires, scrutin majoritaire uninominal à deux tours (https://metainfos.fr/2018/12/09/le-suffrage-majoritaire-uninominal-une-aberration-francaise/) mais il faut aussi se rappeler comment Macron a remporté les élections de 2017 à savoir d’abord par un coup d’état de cabinet noir (l’affaire Fillon) et le soutien de Alain Juppé, (l’homme sans doute le plus détestable de la Cinquième République) puis l’imposition de sa candidature sur une base sociale faible, manipulant le second tour et dynamitant toute la vieille garde politique par une campagne ultra-personnaliste, soutenue par la grande presse aux ordres du mondialisme. En une telle fracture idéologique, il était déjà évident à l’époque que l’opposition serait reléguée dans les rues françaises et que, dans le cas contraire, le projet politique de Macron déclencherait à terme une crise de régime .

Mais si la crise est loin d’être terminée c’est qu’elle est déjà annoncée sur le plan économique par les choix opérés sur lesquels toute la classe dirigeante française s’entête cependant ignorant délibérément les exemples islandais, irlandais ou portugais.

Économiquement le programme de Macron n’est en rien novateur : il consiste tout simplement en une version plus radicale de ceux qui ont déjà échoué, à savoir ceux de Sarkozy et d’Hollande – ce dernier avec d’ailleurs Macron en tant que ministre de l’Économie. Il est le programme de la dépendance absolue aux exigences budgétaires de l’Union européenne. Il est le programme du refus de la souveraineté monétaire. Il est le programme de l’achat de la dette aux banques, du refus de l’emprunt d’État. L’austérité et la dérégulation ont accompagné, dans le meilleur des cas, des gestes sociaux compensatoires mais ils sont ridicules devant l’ampleur des dégâts en termes d’emplois, de pouvoir d’achat et de productivité. Cette feuille de route impopulaire et européiste, Macron a tenté de la dissimuler dans son allocution par une mise en scène gaullienne, jupitérienne du pouvoir, une présidence fière et glaciale mais il n’a pas renié un seul instant ses allégeances à Merkel, le déroulement implacable de sa servitude à Bruxelles.

Mais le pire n’est pas là. Macron a en effet déjà fait des concessions notables à Berlin, sans convaincre Merkel qu’un plus grand engagement de l’Allemagne à l’égard de l’euro est essentiel, qu’un partage de la richesse en Europe est essentielle.

En théorie, Macron pourrait encore rectifier le tir. Il n’a même pas atteint la moitié de son mandat et, en France, il existe une tradition de présidents qui rectifient leurs programmes après leur deuxième année de mandat, (François Mitterrand en 1983). Mais Macron peut-il vraiment initier ce virage à l’envers ? Aujourd’hui, rien n’indique qu’il va et veut le faire. D’ailleurs que veut-il réellement ? Que sait-il ? Le président est un pur produit de l’élite parisienne : il est difficile de l’imaginer en train de défendre un ordre du jour social auquel il ne croirait même pas fermement. De plus, son gouvernement peut difficilement faire face à la force combinée des marchés financiers, de Berlin, de la BCE et des torpilles de Trump en sous-main. Le président gouvernera donc désormais dans le no man’s land.

Cela va laisser la France dans une insurrection populiste permanente sur fond de casseurs à la caillera et d’islamisation rampante. I shot the Sheriff. Les exigences des gilets jaunes sont contradictoires, mais impossibles à assimiler par l’establishment français. Bien que plusieurs militants sympathisent avec le FN, le gilet jaune est ce que l’on appelle en linguistique un « signifiant vide » capable effectivement de relayer une chaîne de demandes différentes, de réactions et de révolutions. À l’avenir, les gilets jaunes renforceront la droite radicale qui elle-aussi se positionne de plus en plus que ce soit avec le RN ou Marion Le Pen sur un modèle libéral, atlantiste et néo-conservateur. La classe dirigeante lui passera le relais certes les yeux baissés mais sans problème : les intérêts de classe et la défense des beaux quartiers passeront avant.

Alors qui et comment se comblera le vide politique laissé par l’échec de la politique économique de  Macron dans les mois à venir ?

ll faut être en tout cas stupide ou cynique pour croire aujourd’hui que « la révolte » ne sera qu’une flambée qui s’éteindra d’elle-même avec le foie gras de fin d’année.