DE LA LÉGITIMITÉ DE NOS PRINCES 1/2

par Bernard PLOUVIER

Premier d’une série de deux articles (le second sera consacré au Devoir) curieusement, tout-à-fait d’actualité, peut-être parce que c’est universel et diachronique, peut-être aussi parce que nous vivons une époque de profonde incertitude.

« La malice humaine est insatiable »

Aristote, Politique, II, 8

Toute crise à l’intérieur d’un groupe animal fait naître une réflexion sur la légitimité du chef ou de l’élite qui président aux destinées du clan, de la tribu, de la nation.

Tout organisme social, de la plus petite famille au plus vaste empire, est fondé sur la notion de hiérarchie pour d’évidentes raisons d’efficacité et de pérennité.

Il est non moins évident que toute hiérarchie est mal tolérée, au moins sur le long terme ou une fois passé le péril, par les individus lambda – ce qui désigne les suiveurs, ceux qui ont pour rôle d’obéir.

L’on connaît l’antithèse médiévale : « Poignez vilain, il vous oindra ; oignez vilain, il vous poindra ». Ce chiasme, manifestement dû à la plume d’un clerc issu de la caste seigneuriale, ne faisait que reprendre ce qu’on trouve dans la Politique d’Aristote : « Difficile est la question du traitement des serfs. Qu’on leur lâche la bride, les voilà arrogants… Vivent-ils misérablement, ils haïssent et complotent ».

Effectivement, dans un État idéal, les « lambda » doivent trouver leur compte à bien et à beaucoup travailler, sans prétendre à des responsabilités qui surpassent, et de loin, leurs capacités. C’est là qu’interviennent les questions du juste salaire et de la protection sociale optimale, qui ne signifie nullement maximale, de la liberté et des nécessaires obligations définies par la Loi.

Comment justifier qu’il y ait des maîtres et des tâcherons, un chef omnipotent et des sous-ordres civils et guerriers ?

Les sociétés fondées sur une religion croient tout simplifier en faisant du Patron – de l’État ou de la Famille, c’est tout un – l’homme désigné par la divinité. La royauté de Droit divin ne fonctionne toutefois que si elle est victorieuse ou si, après une guerre perdue ou une révolution, la lignée ointe et sacrée avec l’accord du dieu – entendons : la volonté, largement rétribuée du haut-clergé – retrouve sa puissance et son trône.

Les sociétés dites démocratiques sont justifiées par la loi du nombre : est légitime qui est désigné par une majorité d’électeurs. Ce qui revient à dire : est légitime qui est le plus beau parleur, le plus grand débiteur de promesses, ou celui qui est soutenu par le plus grand nombre de relais médiatiques. La réalité moderne ne fait que succéder aux antiques aèdes et aux rhéteurs qui vantaient tel ou tel candidat, et poursuit la pratique diachronique et universelle du candidat qui offre le plus de viandes et de pots-de-vin (aux sens strict et figuré) à ses électeurs. Dans tous les cas, le moderne ou les anciens, l’équation est fort simple : Démocratie = Règne de l’argent.

Ça peut fort bien et durablement fonctionner, si le démagogue élu grâce à des millions d’unités de compte a quelque talent : une Margaret Thatcher ou un Vladimir Poutine prouvent que l’on peut être digne du pouvoir et même charismatique, tout en étant soutenu par un ramassis de requins friqués. Dans d’autres cas, hélas infiniment plus nombreux, le triomphateur d’une élection n’est qu’un pantin légitime… la légitimité institutionnelle ne va pas obligatoirement de pair avec l’action utile pour la majorité des électeurs !

Un imposteur – au sens légal du terme : un usurpateur – peut s’avérer plus utile à une nation que le chef désigné selon les règles. L’histoire de la monarchie anglaise des XVe et XVIe siècles le prouve abondamment. Le remplacement des Mérovingiens par les Carolingiens et celui des ultimes rejetons de la lignée de Charlemagne par les ducs de France, dits Capétiens, le démontrent également.

Dans notre histoire contemporaine, un exemple vient immédiatement à l’esprit. En 1940, le gouvernement légitime est celui du maréchal de France Philippe Pétain, l’unique général digne de ce nom de la Grande Guerre, l’homme désigné par un vote massif de l’Assemblée Nationale. En outre, durant les années 1941-42, son pouvoir met en place les réformes administratives et sociales qui vont bouleverser la vie de la nation durant les trente années suivantes. Hélas, le maréchal et son équipe vivent en France occupée par un ennemi puissant ou en zone pouvant être occupée à tout moment. L’homme titulaire du pouvoir légitime et ses réformes sont balayées par la défaite de l’occupant.

Et c’est le déserteur patriotique, médiocre général et politicien sournois, qui – étant revenu dans les fourgons des vainqueurs étrangers – devient le « propriétaire de la Légitimité » – le terme de « titulaire » est trop faible, inadapté à l’exemple gaullien.

Parce qu’en dernière analyse, une hiérarchie ne se justifie que par son efficacité. Cela est vérifié aussi bien en matière de politique, que d’administration, d’économie ou de relations sociales. Un chef inefficace n’est qu’un bouffon prétentieux, dont le remplacement est une nécessité. En revanche, celui qui justifie sa fonction par son excellence peut et doit exiger une obéissance aux ordres donnés logiquement et dans l’intérêt général. La direction d’un groupe humain se justifie par ses résultats.

L’idéal serait de diriger avec grâce, mais un grand homme efficace et désagréable est toujours préférable à un chef peu performant et bonhomme.

L’étude de l’histoire prouve que, même excellent et peu rude, un chef est toujours rejeté par la génération suivante, pour être vénéré, pas toujours à bon escient d’ailleurs, par les générations ultérieures. S’en offusquer est faire preuve d’ignorance en matière d’histoire politique et sociale.

Il est donc préférable de ne pas trop se soucier de reconnaissance et d’accomplir son devoir sans faiblesse. Comme l’a fort bien dit le personnage historique cité plus haut et très calomnié par des ignares et des sectaires, le maréchal de France Philippe Pétain, la principale difficulté pour un être humain n’est pas de faire son devoir, mais de déterminer ce qu’est précisément ce devoir.