L’OCCIDENT EST-IL VRAIMENT ESCLAVAGISTE ?  2 /4

Par Bernard PLOUVIER

– 1 La Traite vers les Amériques

Il est classique de lamenter l’implantation des esclaves noirs dans les Amériques – sauf au Canada français où cette pratique fut toujours interdite -, en moins d’une décennie après la première expédition de Christophe Colomb. Son aterrissage aux Antilles et au futur San Salvador date de 1492. En 1501, arrivent les premières cargaisons d’esclaves, vendus par des « rois nègres » à des marchands arabes et juifs, revendus par eux à des trafiquants européens et juifs (Jeannin, 1957).

Cette traite américaine est la seule connue des auteurs consensuels, or elle ne représente que 35% des ventes d’esclaves.

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Les estimations des Noirs razziés par des « rois nègres » et vendus à des négociants mahométans, juifs ou plus rarement chrétiens établis sur les côtes d’Afrique Occidentale varient entre 10 et 12 millions. En fait, ces deux estimations chiffrées recouvrent des réalités différentes.

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Environ 10 millions d’esclaves sont arrivés d’Afrique dans les trois Amériques (Antilles, colonies anglaises d’Amérique du Nord puis USA, colonies néerlandaises, espagnoles et portugaises d’Amérique du Sud), mais il en était parti d’Afrique environ 12 millions entre le milieu du XVe siècle et le début du XIXe (Folhen, 2007 ; Eltis, 2008). Durant le seul XVIIIe siècle, six millions d’Africains arrivent dans les Amériques, dont 42 % sont transportés par des Anglais, 28 % par des Portugais, 18 % par des Français, 12 % par des néerlandais et des Danois (Daget, 1990)

L’énorme mortalité de la traite transatlantique, évoquée par les « Lumières » françaises du XVIIIe siècle (cf. infra), a été amplement confirmée par les études modernes. Entre mutineries, naufrages et destructions de navires lors des guerres opposant divers États européens, on évalue la mortalité au sixième des captifs (Eltis, 2008). On ne peut en faire porter la responsabilité que sur les organisateurs chrétiens et juifs du transport, le rôle des vendeurs mahométans prenant fin aux côtes d’Afrique Occidentale.

Le « commerce triangulaire » est effectivement européen. Les vaisseaux partent de Bristol et de Liverpool – c’est le port prédominant de la traite au XVIIIe siècle (Petré-Grenouilleau, 2004), de Rotterdam, de Bordeaux (où la famille juive Gradis domine la traite au dernier siècle de l’Ancien Régime), accessoirement de Copenhague, de Nantes et de La Rochelle. Ces navires sont chargés de tissus et d’articles de pacotille destinés à satisfaire, moins les vendeurs arabes qui exigent du numéraire, que les Noirs razziant des Africains.

Parqués dans les soutes et l’entrepont, les esclaves et les équipages affrontent l’Atlantique pour atterrir aux Antilles (Swetschinski, 1982), ou à Newport (dans le Rhode Island) où la famille juive Lopez domine, durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, la vente des esclaves destinés aux plantations de l’Est de l’Amérique du Nord – l’esclavage, il est bon de le rappeler, est interdit au Canada français -, ou encore dans les ports de Curaçao ou du Brésil. Isaac da Costa, juif portugais, et sa famille dominent le trafic d’Amérique du Sud en ce siècle (Arnold Wiznitzer, 1960 et Mark Raphael, 1983).

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les Juifs assurent entre 75 et 80% du commerce d’esclaves dans les colonies espagnoles et portugaises (Wiznitzer, 1960 ; Bernardini and Al., 2000)… la lecture des travaux juifs consacrés aux nombreux trafiquants d’esclaves juifs ne permet guère de ressentir une quelconque repentance ethnique.

Parallèlement à la traite, on observe une réduction en esclavage des Amérindiens, pour la première fois en 1503, à l’initiative d’un gouverneur français de Saint-Domingue (Daget, 1990), largement imité par les gouverneurs des colonies espagnoles et portugaises, en dépit des initiatives des Jésuites pour éviter ou réduire cette ignominie. De même, il serait malhonnête de ne pas signaler qu’en 1746, après leur victoire de Culloden, les Anglais ont vendu des milliers d’Écossais des Highlands comme esclaves, aux Bahamas et à la Barbade (Henninger, 2010).

Ce trafic de chair humaine commence très tôt à révolter certaines consciences. Dès la fin du XVIIe siècle, les quakers de Grande-Bretagne et d’Amérique du Nord ont vainement tenté d’apitoyer leurs concitoyens. Mais les premières condamnations sont venues de l’Église catholique. Si un mauvais pape, Nicolas V (Tommaso Parentucelli), ignorant probablement tout des écrits de saint Justin, père de l’Église, et répudiant la doctrine de charité du Christ, a autorisé en 1454 les rois du Portugal à déporter des Africains pour leur colonie brésilienne, en échange de leur baptême systématique, d’autres pontifes ont condamné l’esclavage, sans aucune ambiguïté (in Sévillia, 2003) : Paul III (en 1537), Pie V (en 1568), Urbain VIII (en 1639), Benoît XIV (en 1741).

Vers 1750, les Lumières de France prennent le relais : Montesquieu, Diderot, Jean-Jacques Rousseau, Louis de Jaucourt, suivis des prêtres Guillaume Raynal et Henri Grégoire, à la fin du siècle. Leur combat n’aboutira qu’à une tentative mort-née d’abolition de l’esclavage, durant le règne (sanglant) de la Convention Nationale.

à suivre

esclave fouetté au Congo