LE LEURRE DU 5 DÉCEMBRE

par Franck BULEUX

Après le Black Friday, la France attend, avec une certaine fébrilité, la date du jeudi 5 décembre.

La St-Nicolas étant fixée traditionnellement et calendairement au lendemain, le Père fouettard s’appelle cette année Philippe Martinez. Un an après le démarrage contestataire spontané des Gilets Jaunes, il semble évident que les forces syndicales traditionnelles, a priori révolutionnaires mais d’abord traditionnelles, reprennent en main la rue.

La pratique de la rue est communément dévolue à ce type de groupes, structuré et organisé, sorte de modèle du Système. La théorisation de la « convergence des luttes » permet à Martinez de tenter une OPA sur tous les manifestants, avec une certaine vocation rétroactive à s’approprier toutes les luttes sociales et fiscales, voire même des contestations plus ou moins identitaires qui n’osent pas dire leur nom.

Martinez se propose ainsi comme l’opposant principal, comme une espèce de leader incontournable. « Le mur du 5 décembre » est, notamment, un des slogans repris par la presse. Mais de quelle légitimité parle-t-on ? Il n’y a aucune légitimité à voter « avec ses pieds ». Il apparaît ainsi étonnant de voir la presse se livrer à une campagne médiatique d’ampleur pour le 5 décembre, « et au-delà ».

Le droit de contestation inscrit dans la Constitution ne permet pas de nous opposer à cette revendication de défense des régimes spéciaux, issus des négociations après la Seconde Guerre mondiale entre le général de Gaulle et le Parti communiste français (PCF), notamment emmené par le ministre Maurice Thorez.

Les régimes spéciaux ne sont pas un totem, même si la sanctuarisation post-Libération est un des marqueurs de notre système. Écrire cela n’est pas un soutien au président Macron, mais une vive critique vis-à-vis de la récupération de la CGT de toutes les contestations par un amalgame bien rôdé. Avoir utilisé massivement le vote Macron pour « faire barrage à Le Pen » pour mieux intégrer le personnage de Guignol qui frappe sur le policier Macron est un rôle qui va bien à ce syndicaliste, issu comme tous les chefs de la confédération syndicale révolutionnaire, du PCF.

Père fouettard ou Guignol, Martinez est un des hommes les plus opposés aux valeurs nationales et conservatrices de notre pays. Il s’est à plusieurs reprises exprimé en faveur de l’accueil des migrants affirmant notamment en janvier 2018 qu’il était du « devoir » de la France de « les accueillir tous » et jugeant « scandaleux » la différence établie par le gouvernement Philippe entre les réfugiés d’un côté et les migrants économiques de l’autre.

Depuis 2018, la CFDT, organisation concurrente de la CGT et jugée plus « réaliste » est la première organisation syndicale en matière d’audience électorale si on cumule les résultats de la fonction publique et le secteur privé et malgré cela, le syndicat crypto-communiste mène le bal de la rue.

L’année 2018 a également fait émerger un mouvement spontané issu des réseaux sociaux et de l’amertume des Français face à la société. Le paravent social (« luttes sociales ») a servi parfois de cache-sexe à d’autres revendications, liées à ce nouveau mal-être français, à qui on tente d’imposer la théorie et la pratique du « Vivre ensemble », slogan qui consiste de manière systématique à déculturiser nos quartiers, voire nos communes.

De tout cela, de sa perte d’influence à la perte de confiance des Français, Martinez ne souffle mot. Obsédé par l’esprit des Brigades révolutionnaires internationales espagnoles, auxquelles participait son père, il n’a de cesse de s’opposer aux identités. Pour Martinez, seule la question sociale mérite d’exister mais cette question se définit le 5 décembre sur une thématique fort éloignée de l’égalité, celle du maintien (est-ce du conservatisme ?) des régimes dits spéciaux. Il est des régimes qui permettent de calculer sa retraite sur les six derniers mois de travail contre les 25 meilleures années pour les salariés de droit privé. Et Martinez voudrait que nous descendions, nous tous, le 5 décembre pour qu’une fraction de travailleurs, minoritaire, conserve des avantages, certes statutaires, qui sont totalement dérogatoires au droit commun. On a souvent critiqué, à juste titre, le système des « retraite-chapeaux » (art. 39 du Code général des impôts) réservé aux salariés, cadres dirigeants le plus souvent, leur permettant de percevoir, lors de la liquidation de leur retraite, un montant garanti par l’assureur de l’employeur ou l’employeur lui-même. Dans les deux cas, il s’agit d’avantages contractuels ou statutaires qui ne concernent qu’une minorité de Français.

Défiler pour Martinez ? Pourquoi ? Pour que la CGT repasse devant la CFDT aux prochaines élections au sein des entreprises ? Pour servir de marche-pied à un dirigeant (Mélenchon ou Ruffin ?) de La France

insoumise (LFI) ? Se propulser, de manière égotique, comme principal opposant du système macronien ?

Le désert de la gauche politique, dont les sondages pensent qu’il sera comblé par EELV en mars prochain, laisse la place à ce matamore politique dont le syndicalisme n’est qu’un pis-aller, les échecs cuisants électoraux du PCF ne donnant pas envie de s’investir dans cette voie. Il ne vous a pas échappé que le 5 décembre qui vient est relié au personnage, une sorte de St-Philippe (horresco referens pour ce militant communiste !).

La densité de manifestants au mètre carré sera l’étalon de référence pour le succès, ou l’échec, de Martinez. Il ne me semble pas aujourd’hui utile et nécessaire d’offrir au chef de la CGT un succès qu’il ne mérite pas. Défiler le 5 décembre ne sera pas un référendum contre Macron (pour cela, il y aura les municipales en mars prochain) mais la potentialité de confier un blanc-seing à la gauche la plus radicale du Système.

Le mouvement spontané qui avait ébranlé le régime en décembre 2018 ne doit pas être récupéré par les héritiers du mouvement communiste. La convergence des luttes a ses limites, l’opposition frontale à Macron aussi.

Le 5 décembre, ce n’est pas la fête du Travail; ce n’est pas le « grand soir » contre Macron, ce ne doit pas être, non plus, la journée de Martinez.

On peut et on doit s’opposer au gouvernement, mais pas avec n’importe qui…