L’ESPAGNE VIDÉE OU LIQUIDÉE?

Par Jordi GARRIGA, notre correspondant espagnol

Dimanche dernier, 31 mars, a eu lieu une manifestation organisée par plus de 80 associations à travers l’Espagne, dans plus de vingt provinces, avec le soutien des syndicats, des employeurs et des partis de toutes les tendances … Curieuse unanimité.

Le slogan est « La révolte de l’Espagne vidée », de “l’Espagne dépeuplée” et, de ce fait, des mesures sont requises pour éviter que ne continue à se dépeupler une grande partie de l’Espagne, afin d’améliorer les infrastructures et les moyens de communication. Après une grandiloquence épique dans son Manifeste, ce mouvement ne demande vraiment rien de concret, absolument rien. Seulement que les politiciens fassent quelque chose. Étrange révolte qui ne réclame que de l’attention à leurs problèmes.

Depuis les années 1960, il y a en effet nombre de provinces espagnoles qui perdent sans cesse leur population et, il y a un mois, un rapport des Nations Unies a été publiée qui prédit qu’en 2035 un tiers de la population espagnole vivra concentré dans les villes de Madrid, Barcelone, Valence, Saragosse et Séville. Rapport très opportun publié parallèlement à la mobilisation que nous évoquons.

Alors, que faire? La solution qui vient automatiquement à l’esprit de tous nous est qu’elle légitimera (« c’est nécessaire, c’est un cri populaire ») l’installation dans ces provinces de milliers et de milliers d’immigrés du monde entier. Si malgré 3 millions et demi de chômeurs, on nous dit maintenant qu’il nous faut faire venir 270 000 immigrés par an, les hommes politiques pourraient bien proclamer le doublement de ce chiffre « pour éviter la désertification et la détérioration et apporter aux provinces vides le bonheur social et le progrès. »

Je ne sais pas si quelqu’un a pourtant remarqué que les gens ne sont pas des plantes que vous pouvez placer ici ou là, mais qu’ils bougent. Et la chose la plus logique est que ceux de la même culture, race ou religion soient placés aussi près que possible l’un de l’autre. Ensuite, dans une période plus courte que celle que nous pensons, l’unité culturelle, linguistique, ethnique et religieuse de l’Espagne disparaîtra et nous mènera sans doute à une balkanisation sans précédent de la péninsule. Ce sera de fait la destruction de la nation espagnole et il ne s’agira pas de construire une nation catalane, basque ou galicienne, mais de construire les nations islamiques, noires, latines, blanches, chrétiennes … sur un territoire déjà définitivement divisé en compartiments étanches.

Une autre caractéristique qui favorise les applaudissements des forces néolibérales et mondialistes en faveur de ce mouvement de l’Espagne rurale, est la possibilité soudain de « revaloriser » le retour au champ et aux racines. Que les enfants et les petits-enfants de ces espagnols qui ont émigré dans les villes ou à l’étranger à la recherche d’une vie décente reviennent à la campagne comme des perdants parfaits de la modernité ! Car, ne nous y trompons pas, la prospérité capitaliste de 1945 à 1975 a permis l’existence d’un mirage qui promettait l’ascension sociale des enfants des villageois s’ils travaillaient dur. Eh bien, l’illusion a pris fin: les riches sont les enfants des riches et les pauvres les enfants des pauvres, et donc allez chercher vos affaires et retournez à l’endroit où sont partis vos parents et vos grands-parents. Merci pour tant d’heures passées dans les usines, nous vous rappellerons plus tard si nous échouons avec les nouveaux émigrants africains, latinos ou asiatiques.

La troisième perversité de ces revendications sans aucun contenu est le poids électoral de ces provinces. De toute évidence, dans ces régions, très peu de votes sont nécessaires pour obtenir des députés. La “campagne” est alors considéré comme un espace de contrepoids politique par rapport aux grandes villes, permettant de regénérer au passage la compétition politique.

La révolte de l’Espagne vidée n’existe pas, car aucune révolte n’est applaudie par les gouvernements ou les institutions d’aucun État, cela ne saurait nous tromper. C’est en fait un autre tour d’entourlipette, une autre manipulation, une grosse intox pour introduire en Espagne encore plus de main-d’œuvre bon marché, pour continuer de diviser et de brouiller la nation espagnole avec son identité puis sa souveraineté, ce n’est finalement que l’énième combat de partis politiques apparemment opposés mais qui en réalité font partie de la même classe et de la même caste.