BILLET D’HUMEUR : L’INCONSTANCE DÉMOCRATIQUE

Par Franck BULEUX

À l’heure des réseaux sociaux et de l’immédiateté, Guy Debord aurait peut-être évoqué « la société du spectacle » mais en tout cas il paraît bien difficile aujourd’hui de respecter, y compris à court terme, le suffrage universel, tel que nous le connaissons.

À cet égard, des centaines de milliers de personnes hostiles au retrait du Royaume-Uni de l’Union Européenne ont manifesté, ce samedi 23 mars, dans les rues de Londres, pour réclamer la tenue d’un deuxième référendum pour ou contre le Brexit. De la même façon, il est assez récurrent d’entendre les partisans, le plus souvent ceux de Jean-Luc Mélenchon, contester l’élection d’Emmanuel Macron en utilisant des formules de calcul plus ou moins alambiquées, mettant en scène les suffrages exprimés du premier tour, les votes blancs et nuls du second et, bien entendu, les millions de voix de Marine Le Pen, qui par définition, n’ont aucune valeur démocratique. Mélenchon, ce n’est un secret pour personne, rêvait d’un second tour Macron-Mélenchon. Dis-moi pour qui ou pour quoi tu votes et je validerai, ou non, ton suffrage !

Cette conception démocratique a minima vient d’être théorisé par le « philosophe » Bernard-Henri Lévy, qui répondait très clairement, dans un entretien au quotidien libéral Les Échos : « Il faut que ces gens-là sachent qu’ils se mettent au ban de la République. Même s’ils sont nombreux. ». La question portait sur les Gilets jaunes, mais assemblait les électeurs de Le Pen puisqu’il assénait la fausse information suivante : « Lorsque Jean-Marie Le Pen était à 20-25 % », rappelons que Jean-Marie Le Pen n’a jamais atteint cet étiage (son record électoral, en %, est de 18 % lors du second tour de l’élection présidentielle de 2002). Outre ses approximations électorales, B.-H. Lévy approuve donc la pratique de l’ostracisme mais pas celle de l’Antiquité grecque où un homme politique, du fait de sa dangerosité, pouvait être exclu de la Cité mais un ostracisme « moderne », celui de l’exclusion de millions de personnes du suffrage universel. Sa conception est simple : on ne tient pas compte de votre expression populaire, on n’en tiendra jamais compte, donc votre participation électorale n’a aucun sens. C’est d’ailleurs le discours des partis du système, en particulier ceux de droite, depuis plus de 30 ans, vis-à-vis du mouvement national. C’est ce discours qui a permis de placer une limite au-delà de laquelle il était impossible, pour le Front national, de gagner, ne serait-ce, dans la plupart des cas, qu’un modeste canton. Le fameux « plafond de verre »…

Les partisans du Brexit ont gagné l’élection référendaire du 23 juin 2016 avec près de 52 % des suffrages (comme François Hollande en 2012, or qui a contesté son élection alors qu’il n’a pas bénéficié de la majorité des voix des personnes qui se sont déplacées, compte tenu des votes blancs et nuls, ce qui n’est d’ailleurs pas le cas pour Emmanuel Macron ?…). À l’époque, 72 % des Britanniques s’étaient mobilisés. Refuser les résultats d’une élection, comme le théorise à l’envi B.-H. Lévy, est véritablement un refus du message démocratique, un refus du vote populiste au profit d’un vote oligarchique.

Contester les résultats démocratiques, c’est donner le pouvoir à une mobilisation permanente avant de passer, (pourquoi pas ?), au vote au jour le jour, le vote électronique, ce que les partisans de Mélenchon appelle le « vote-révocation ». Nous sommes assez connaisseurs de la vie politique pour constater que lorsque les révolutionnaires communistes prennent le pouvoir, il n’y a plus guère de révocation possible.

Ce qu’il y a de terrible dans cette conception à géométrie variable de l’expression démocratique contestant la démocratie, c’est qu’elle applaudit lorsque les adversaires du Brexit défilent mais hurle à l’extrémisme dans le cas des Gilets jaunes.

Ne soyons pas dupes, cette conception de la démocratie maîtrisée (par qui ?) va se développer avec les futurs succès des mouvements populistes européens (du fait d’une Europe sclérosée politiquement et toujours prompte de fait à battre sa coulpe). Il semble aujourd’hui évident que si le pouvoir se prend par les urnes, il se conserve par la rue et cette nouvelle conception imposera aux mouvements populistes victorieux de ne pas seulement représenter la France des oubliés et des délaissés, celle qui vote (et encore !) discrètement, en faisant bien attention que son bulletin déposé ne soit pas visible et oublie son choix dès la sortie du bureau. Non, il faudra aussi tenir la rue ! Lorsque Macron, en cela en phase avec Mélenchon, prédisait le chaos en cas d’élection de Marine Le Pen en mai 2017, vous pensiez qu’il plaisantait ? Sûre d’elle-même, la présidente du Rassemblement national (RN) discourt allègrement sur le ton : vous voyez, le chaos c’est Macron nous montrant du doigt la destruction du Fouquet’s. Sans doute n’a-t-elle qu’une faible idée de ce qui attend la victoire d’un mouvement populiste en France. Ce ne serait pas que le samedi…

N’hésitez pas à lire, relire et faire lire, Lévy : il conseille les puissants !