MÉSOLITHIQUE JAPONAIS ET MYSTIQUE LUNAIRE

Rémi VALAT-DONNIO

Métainfos vise à être ce que l’on appelle dans le jargon journalistique un news. C’est donc d’abord l’actualité immédiate qui nous préoccupe dans son regard critique car quel est l’intérêt d’être au courant de tout et de n’avoir au bout du compte de précision sur rien ? L’article qui suit est un article érudit, sans doute idéal pour une revue papier mais nous profitons de ces congés de fin d’année pour le proposer à nos lecteurs à la fois pour le faire voyager et recouvrer la Tradition dans son acception primordiale et universelle. ML.

La période Jômon : le « mésolithique » japonais

En Asie extrême-orientale, le passage du paléolithique supérieur au mésolithique est marqué par l’usage de la poterie et par une tendance progressive à la sédentarité. Ont simultanément coexistées les cultures Shengwen (Chine), Chulmun (Corée) et Jômon (Japon), toutes associées à un style de fabrication de céramiques et à un mode de vie sédentaire (ou en voie de sédentarisation). Les poteries à cordons -ou « Jômon »- seraient les doyennes de l’humanité, mais cette revendication japonaise est remise en question par la récente découverte en Chine de fragments de poteries plus anciens (20 000 ans bp), ce qui laisse la question en suspens. D’ailleurs, la date de leur apparition au Japon a été réajustée, elles remonteraient, selon la professeure Junko Habu, à environ 16 500 ans bp, soit 4 000 ans avant son usage quotidien par les civilisations moyen-orientales. Ces créations sont apparentées à un modèle produit à une date ultérieure (11 000 ans av. JC) dont des fragments ont été excavés sur les berges du fleuve Amour (Russie). Il est prudent de dire à l’heure actuelle que les poteries les plus anciennes de l’histoire humaine auraient été façonnées et cuites par des groupes humains présents dans un large triangle Sibérie-Chine-Japon. Notons au passage, que l’invention de la poterie en Asie comme moyen de stockage et de conservation des aliments précède le processus de néolithisation (agriculture), alors qu’au Moyen-Orient le processus a été inverse. La culture Jômon sera progressivement subjuguée par une vague de migrations et de technologies venues du continent à la période Yayoi (Ve siècle av. JC-IIIe siècle ap. JC), importatrice de technologies (riziculture, bronze) et d’une culture nouvelles.

Sur l’ensemble des îles du Japon (à l’exception probablement de l’île d’Hokkaidô), les groupes de chasseurs-cueilleurs étaient mobiles dans les limites d’un territoire dispensateur de nourriture (grâce à l’adoucissement du climat) et adaptaient leurs stratégies de subsistance en fonction des disponibilités. La découverte de la poterie a permis certes la conservation des aliments, mais les tribus continuèrent à connaître des migrations saisonnières lorsque les ressources d’un endroit se tarissaient ou s’étaient épuisées. Les stratégies de subsistance étaient opportunistes et les conditions de vie ont considérablement varié dans le temps et dans l’espace. Les membres de la communauté chargés de la collecte, de la chasse ou de la pêche se dispersaient régulièrement du centre principal d’habitations (rarement de grottes) vers des points de chasse, de pêche ou de collecte périphériques. Lorsque les ressources alimentaires venaient à suffire (sur les îles d’Hokkaidô et de Kyûshû principalement), les communautés se sédentarisèrent et le ravitaillement en profondeur s’effectua à partir de centres périphériques permanents.

Les hommes du Jômon se sont adaptés aux ressources naturelles : essentiellement installés dans le nord-est du Japon, leur environnement de prédilection était les forêts à feuilles caduques, productrices de fruits durs (plus de 50 % de l’apport calorique). La poterie servait à la cuisson lente et à la conservation des fruits de la cueillette, ce qui eu pour principal effet d’améliorer les conditions sanitaires et l’espérance de vie (celle-ci excédait légèrement la trentaine d’années pour les individus ayant pu atteindre l’âge adulte). Ces cultures marginales, que nous pourrions qualifier d’horticulture (ou de « niches de productions »), ne constituaient pas le régime principal de la population et le cycle saisonnier des collectes d’aliments et de la chasse rendaient les hommes tributaires des aléas de la nature.

Les communautés n’étaient pas totalement autarciques : des liens de proximité existaient, comme en témoignent les changements et les parentés stylistiques dans les productions artisanales. L’amélioration de la qualité des produits artisanaux, la présence de produits finis exhumés en des sites éloignés de leur lieu de production prouve l’existence d’une économie reposant sur l’échange de biens (déjà constatée au paléolithique, mais d’une plus grande ampleur et sur de plus longues distances, par voies de terre et de mer, la spécialisation de la production et la gestion des surplus). Ces changements ont probablement modifié leur physionomie, celles-ci se sont structurées tout en générant des inégalités sociales plus prononcées (la construction de monuments collectifs en est une). Il n’existe pas de traces archéologiques significatives de hiérarchisation pérenne et la distinction entre les individus était probablement horizontale, en fonction de leur position « socio-économique» au sein de la tribu ou leur charisme. Bien qu’il n’existait probablement pas de transmission héréditaire du pouvoir, nous sommes bien en présence d’une société ayant toutes les caractéristiques des chasseurs-cueilleurs complexes aux portes de la néolithisation. 


La mythologie japonaise : la geste du couple Izanami-Izanagi

Les mythes japonais tels qui nous sont parvenus ont été modifiés et épurés au moment de leurs rédactions ; toutefois des mythes officiels subsistants, le Kojiki, rédigé en 720 ap. JC, comporterait les séquences et les épisodes les plus complets. Le tableau mythologique tel qu’il nous est parvenu décrit un environnement naturel dans lequel évoluent les dieux (les kami), mais rien dans la description de la faune, de la flore et des paysages ne permet de « dater » le texte. Le cadre géographique paraît détaché du temps et immuable. Le décor est le Japon du présent de la rédaction, c’est-à-dire le VIIIe siècle ap. JC. Le mythe des origines japonais, comme tous les mythes, a subi des influences culturelles et religieuses d’un environnement géographique proche (notamment le taoïsme chinois, le bouddhisme ou plus lointains dans l’espace et dans le temps celui des groupes de populations venues d’Asie centrale au paléolithique). Ces empreintes extérieures sont indéniables, mais un simple regard porté sur les mythes fondateurs de civilisations les plus proches (la Corée, royaume de Koguryŏ et la Chine) permettent de relever de frappantes similitudes ; les deux traditions attribuent communément à un œuf l’origine de l’univers (« mythe de l’œuf cosmogonique »). Il se pourrait que ces récits aient, au regard d’autres mythes de la création, la même trame plongeant ses racines jusqu’au paléolithique (sans qu’il n’existe pour autant un seul mythe originel, comme le croyait Joseph Campbell). Néanmoins, de nombreux indices laissent supposer que le 1er volume du Kojiki et le chapitre « l’Âge des Dieux » du Nihongi (et plus particulièrement l’épisode relatif au couple divin Izanami et Izanagi) recèlent de précieuses informations -certes altérées- sur les rites et les croyances autochtones du Japon préhistorique.

Les récits s’accordent sur une création de l’univers à partir d’un « œuf cosmogonique » qui se serait scindé en deux parties, puis la geste divine est porteuse de récurrentes références à la fertilité (démembrement de la déesse Izanami, morte en se sacrifiant pour donner la vie), signe que cette histoire pourrait être le produit d’hommes appartenant à une société pratiquant la domestication des plantes. Pour les ancêtres des Japonais, la création du monde n’est pas le fait d’un dieu originel unique, mais de sa descendance, le premier couple de sexes différenciés et opposés : Izanagi et Izanami. Ceux-ci ayant constaté la vacuité du monde terrestre, créèrent, par un acte au net symbolisme sexuel, la première île de l’archipel en barattant l’eau salée à l’aide d’une lance ornée de joyaux (le tamaboko). Des gouttes retombées de celle-ci sur les flots, puis agrégées entre-elles et solidifiées émergèrent une île, baptisée : le « pilier du centre de la terre » (Ono-Goro-Jima). L’épisode de la création du monde terrestre est tout du long associé à cette lance, objet renvoyant à la notion de centralité, d’axe du monde, d’échelle permettant la communication entre le ciel et la terre. C’est autour de cet axe, planté dans le sol, que les deux divinités se déplacent, prononcent la phrase rituelle du mariage sur les différents lieux sur lesquels ils se rendent pour procréer de nouvelles divinités ou créer de nouvelles îles.

La création est ensuite entachée par une faute d’Izanami. Cette dernière ayant prononcé – en lieu et place de l’époux- la phrase rituelle précédant l’union charnelle, cette maladresse constitua aux yeux des dieux un irréparable manquement et a été sanctionné par la naissance de monstruosités, notamment un enfant sans os (une limace), lequel est abandonné sur un esquif de roseau. Plus tard, lorsque le protocole fut à nouveau respecté, Izanami créa les principales composantes de la nature (les rivières, les montagnes, les arbres, etc.), mais également le soleil et la lune. Toutefois, la « faute » d’Izanami ne put être expiée : Izanami meurt en couche en donnant naissance au dieu du feu, Kagu Tsuchi. Avant sa mort sortent de son corps carbonisé les divinités associées de la fertilité : l’eau, la terre, le mûrier, cinq variétés de graines (chanvre, millet, riz, maïs, légumes secs) et le ver à soie. Commence alors pour Izanagi, un parcours initiatique : enfanticide de Kagu Tsuchi, descente dans le monde chtonien des morts (Yomi) pour y retrouver son épouse, échec de sa quête initiale, Izanagi éclairé par une dent d’un peigne aperçoit le corps décomposé d’Izanami, enfreignant ainsi la promesse qu’il avait faite à son épouse de ne pas porter son regard sur elle, elle se lance à sa poursuite en furie : il prend la fuite et lui échappe de peu en barrant l’accès entre le monde des vivants et des morts par une dalle de pierre et enfin, purification du dieu à son retour dans le monde terrestre des vivants, préliminaire à son ascension définitive dans les cieux.

Ce « voyage initiatique aux enfers » témoigne de racines profondes et de la large diffusion de cette histoire, dont on en retrouve la trame, par exemple dans la tradition indo-européenne et dans de nombreuses autres traditions : la tristesse d’Izanagi n’est pas sans évoquer la lamentation universelle décrétée par les Ases après la mort du dieu Balder, le regard fatal échangé par le couple rappelle celui d’Orphée et d’Eurydice, le voyage sans retour de Gilgamesh aux enfers, histoires ayant comme thématique commune et récurrente un séjour au pays des morts. Cet épisode souligne aussi et surtout l’importance de la purification après la souillure ou kegare (souvent la putréfaction ou les excréments), une constante fondamentale du Shintô (la religion nationale du Japon). Enfin, ce récit laisse à penser qu’il aurait existé des rites d’initiation au sein des communautés Jômon (des ablations volontaires de dents, constatées sur des squelettes retrouvés dans des tombes de différents sites Jômon confirmeraient cette hypothèse).

Les vestiges de mythes et de rituels de chasseurs-cueilleurs…

Dans les sociétés traditionnelles, les mythes sont mis en scène : le temps de la Création est « réactualisé ». Si il est difficile de « dater » l’élaboration de l’épisode de la « mort d’Izanami », de forts indices prêtent à penser que ce dernier faisait partie intégrante des rites de quelques communautés de la période Jômon. La concordance des données archéologiques avec le récit et les caractéristiques de la société qui la produit (société pratiquant la domestication des plantes, nous l’avons dit) viennent étayer cette hypothèse. Les traces matérielles sont des indicateurs de rites, associés à des croyances, exprimées par le mythe.

Les figurines anthropomorphes ou zoomorphes en terre cuite (ou dogû) caractéristiques de la période ont pu être des représentations de ces deux divinités (ou leur substitut). Certaines d’entre-elles sont représentées, tel Izanagi, en train de pleurer. Cependant, ce sont statistiquement les représentations feminines qui sont majoritaires. Or, ces statuettes ont été fréquemment retrouvées avec des parties manquantes et les figurines intégrales -ou dont les pièces ont été retrouvées suffisamment proches pour reconstruire l’objet original- sont nettement plus rares. On a aussi observé que ces artefacts ont fréquemment fait l’objet de réparation (collage à l’asphalte). L’hypothèse rituelle de leur destruction volontaire ne paraît faire aucun doute dans certains cas et serait sujette à caution dans d’autres. Dans la première hypothèse, il paraît évident que les figurines du Jômon moyen étaient fabriquées dans une glaise peu homogène, les rendant fragiles après leur cuisson, ou bien préalablement fragilisées à l’aide d’un procédé technique. Des spécialistes japonais (Fujimori Eichii et Mizuno Masayoshi) ont fait le lien entre ces destructions rituelles volontaires et la mythologie, et plus particulièrement l’assassinat de la déesse Opo-guë-tu-pime-no-kami par le dieu Susa-no-wo-no-pikoto (épisode ressemblant à celui de la mort d’Izanami, mais provenant d’une autre tradition). Selon le Kojiki et le Nihongi, des éléments épars de son corps démembré tombés à terre des plantes de consommation humaine auraient germées. Ces destructions volontaires de figurines s’apparenteraient à un sacrifice symbolique et pourraient faire référence à un culte pour le renouvellement des espèces (la figurine pourrait dans ce cas symboliser une mère ou bien une « personnification mythique » de la fertilité). Autre élément troublant, des statuettes ont été retrouvées enterrées sous une dalle de Pierre (site de Sugisawa, préfecture de Yamagata) : elles pourraient être la représentation de l’Izanami du Kojiki séparée de son époux pour l’éternité, et dont l’accès au monde des vivants a été barré par une lourde pierre. Dans le même état d’esprit, les peuplades jômon inhumaient régulièrement leurs défunts en position fœtale, les bras repliés tout enserrant une pierre sur leur poitrine. Cette pierre permettait peut-être au défunt de « refermer la porte des enfers » avant de « revenir à la vie »…

Les archéologues japonais ont retrouvé les vestiges d’artefacts et de monuments symbolisant un axe vertical : des tombes (en particulier les sépultures en forme de « cadran solaire », tel le monument funéraire du site de Oyu, préfecture d’Akita), des phallus ou des baguettes taillés dans la pierre lesquels sont fréquemment ornés d’inscriptions évoquant le mouvement du ciel autour de cet axe. Ils pourraient être une représentation de l’axis mundi de la mythologie japonaise, le tamaboko.  Sur le site de Mawaki (préfecture d’Ishikawa), un poteau sculpté de 2,5 m de long et de 45 cm de diamètre a été retrouvé. La partie centrale du pilier porte la représentation d’un centre circulaire avec sur chaque côté, droit et gauche, un croissant de lune…

… autour d’une mystique de la lune

Ainsi, cachée derrière la symbolique de la geste divine se dissimulerait peut-être les préoccupations quotidiennes des hommes du mésolithique. Les premières séquences du Kojiki passées au crible de la méthode structurale par Henrietta de Veer dévoilent des constantes fondamentales associées à des comportements sociaux des hommes de la préhistoire et leur relation avec la matière (“Myth sequences from the Kojiki: A structural study », in Japanese Journal of Religious Studies  3 (2-3), 1976, pp.175-214). On y relève surtout la croyance en une force, un principe vital, actif, supranaturel, qui serait l’essence même de la nature et en animerait les cycles. Le mot tama– qui la désigne au Japon – n’est pas sans rappeler le mana, un terme d’origine polynésienne désignant un pouvoir d’une nature équivalente. D’ailleurs, ce vocable est fréquemment associé à des objets sacrés que l’on retrouve dans la mythologie (le tamaboko déjà cité) et matériellement attestés par l’archéologie (les magatama, des pierres polies en forme de virgule ou de croissant de lune fixées à un collier, souvent interprétés comme des symboles de la fertilité). Henrietta de Veer souligne également l’importance du contact visuel (ou de son évitement) : l’action de porter son regard à l’insu de l’être visé, comme le fît Izanagi en désobéissant à la consigne de son épouse, place l’être visé en situation de vulnérabilité, ce qui pas n’est sans rappeler les tactiques d’approche mises en œuvre par les chasseurs préhistoriques souhaitant se soustraire aux sens aiguisés de leurs proies.

Dans une étude complète sur la question parue en 2000 (Japanese Prehistory. The Material and Spiritual Culture of the Jômon Period, Asien und Afriken Studien der Humbolt-Universität zu Berlin, Harrassowitz Verlag), la japonologue allemande Nelly Naumann (1922-2000) a fait le lien entre l’archéologie et la « mystique lunaire » théorisée par Mircea Eliade (chapitre 4 « La lune et la mystique lunaire » du Traité d’histoire des religions, p.139 sqs, Petite Bibliothèque Payot, réed. 1975). Son étude de l’ensemble des artefacts, des sépultures et des monuments de la période Jômon comportent des références symboliques ou explicites à la lune. Les hommes et les femmes du mésolithique nippon croyaient vraisemblablement en un cycle de morts et de renaissances dans ce monde ou dans l’au-delà. Dans certaines traditions (la culture Katsusaka qui s’est développée autour du Mont Yatsugatake entre les préfectures de Nagano et Yamanashi), Nelly Neumann estime que la lune ou une divinité de la lune possédait une « eau source de vie », liquide magique à l’origine de sa renaissance régulière (cycle lunaire).

Les peuplades jômon comme tous les chasseurs-cueilleurs étaient en harmonie avec une nature dont ils en amorcèrent peu à peu le contrôle. Sensible au renouvellement des espèces qui assuraient leur subsistance, ils portèrent leur regard vers le ciel, cet inconnu et possible habitat des dieux, où siège la nuit cet astre qui chaque mois mourait et renaissait à l’infini. Pour eux, la similarité entre les cycle de la lune et de la nature ne pouvait être que celui de la vie et leur intimité avec celui-ci (leur expérience du sacré) était vraissemblablement directe, mystique.