« MALCHANCE ET CATASTROPHE » : LES JAPONAIS FACE A LA NATURE

Rémi VALAT-DONNIO

Tous les ans, les Japonais participent à un vote pour désigner l’idéo-phonogramme (kanji ou « caractère chinois », 漢字) représentatif des événements de l’année en cours, une sorte de reflet de l’état d’esprit de l’opinion. L’année dernière le kanji « nord » (北,kita) rappelait les craintes inspirées par la Corée du Nord (北朝鮮,kitachôsen) et ses tirs de missiles ayant survolé le Japon à une altitude stratosphérique. Cette peur était largement entretenue par les médias nord-américains et asiatiques, même si en réalité les risques réels de guerre avec la Corée du Nord sont largement surévalués car aucun gouvernement de la région, y compris les Ėtats-Unis, n’envisagent sérieusement un conflit majeur ou la réunification de la Corée . Cette peur est donc entretenue à des fins de politiques intérieures des pays riverains, un atout qui permettrait par exemple au gouvernement japonais de modifier constitutionnellement le statut de ses moyens de défense.On aurait pu également déceler dans ce choix les craintes qu’inspire la Chine, dont les prétentions sur la mer du Japon et l’influence dans le contentieux coréen n’est pas négligeable, et dont la capitale est Pékin signifiant littéralement « capitale du Nord » (北京).

Mais huit ans après la catastrophe majeure de Fukushima, le mot caractérisant l’année 2018 qui a été désigné est« catastrophe », « malchance » (災,sai, wazawa). 20.858 votants sur 193.214 (11%). Les Japonais l’ont choisi juste après « paix » (8,3%), signe renouvelé de l’inquiétude des Japonais face à la montée des crises et des conflits internationaux (deux otages nippons ont été décapités par des fanatiques de l’Etat islamique en 2015, participation des forces d’auto-défense à des opérations de maintien de la paix de puis 1992, réarmement chinois, crise des îles Senkaku et bien d’autres facteurs alimentent de près ou de loin l’inquiétude dela population). Mais cette année, la nature a tragiquement reprisses droits. Le dérèglement du climat atteint un pays depuis toujours exposé aux séismes et aux caprices des éléments : tremblements de terre, typhons (le mot est d’origine japonaise, rappelons-le et signifie « vent puissant », 台風 ), des pluies diluviennes accompagnées de son inséparable lot de glissements de terrains (le plus marquant a été celui d’Hiroshima en 2014, et plus de 200 personnes ont disparu cet été dans l’Ouest du pays, 5 millions de personnes évacuées), sans oublier la canicule estivale. La canicule frappe durement les employés du secteur primaire, rarement jeunes et souvent précarisés…

Le gouvernement japonais redoute surtout l’apparition d’un« super-typhon » à la trajectoire imprévisible qui frapperait nuitamment les mégapoles du Kantô (Ôsaka) et du Kansai(Tôkyô). Malgré la qualité et la quantité des moyens mis œuvre en matière de prédictibilité et de protection, les autorités et les moyens de secours (affaiblis par le vieillissement de la population : le corps des sapeurs-pompiers volontaires comporte un fort quota de personnes âgées et le recrutement tente des’élargir au personnel féminin) risqueraient d’être rapidement dépassés si la tendance actuelle d’accroissement du nombre de typhons, d’imprévisibilité de leur trajectoire et de leur superpuissance se confirmait.

Indépendamment de ces aléas majeurs, un autre phénomène (plus discret et parfois cocasse) gagne du terrain. La hausse des températures et la désertification des campagnes favorise la prolifération des animaux, et il n’est pas rare de croiser, comme cela m’est arrivé, un ours en périphérie des villes au petit matin, les sangliers apprécient maintenant les rues (et les poubelles) de Kôbe le tout sous le regard des caméras de vidéosurveillance,  les éperviers apprécient les boules de riz (onigiri) qu’ils viennent dérober aux citadins en piquant droit sur leur cible, tandis que les singes s’en prennent aux paniers des ménagères effrayées ou se baignent dans les spas de plein air.

Mais, ces aléas ont fait des Japonais un peuple fort, une force que renforce la primauté de l’intérêt collectif (une valeur qui malgré tout s’érode aussi peu à peu).